LES PREMIERS TROUS …
David Anderson n’avait aucune fonction officielle à St Andrews, mais sa longue expérience de caddy, ses qualités de joueur, et ses compétences en matière de golf en faisait un homme écouté.
« Je me permets de vous rappeler, gentlemen, que le vainqueur de cette partie est celui d’entre vous qui gagnera le plus grand nombre de trous ; je propose que Sir Mulligan prenne l’honneur de la première mise en jeu, avant notre voisin d’Edimbourg… Ne m’en veuillez pas, Gordon, vous fermerez la marche sur le premier trou » précisa-t-il, avant de rappeler la configuration du trou pour notre ami Robert.
« Ce trou de 368 yards ne comporte pas de difficulté majeure, si ce n’est d’être le premier ; toutefois, faites attention à notre petit ruisseau, qu’il faudra traverser avant d’aller sur le green. Le Swilcan Burn, c’est son nom, serpente aussi à droite du fairway avant de se jeter dans la mer ; enfin, dernière chose, le green de ce trou est commun avec celui du dix sept, on envisage d’ailleurs de les séparer».

« Vous pouvez placer votre tee, Sir Mulligan, à moins que vous préfériez que je vous en prépare un ».
« Merci de m’en préparer un, j’ai oublié mes tees dans le cab » répondit Sir Mulligan.
David Anderson s’exécuta et réalisa un petit monticule de terre. Le code des règles établi par l’Honorable Compagnie des Gentlemen Golfeurs de Leith en 1744, et adopté 10 ans plus tard par le Golf de St Andrews, imposait que la balle fut surélevée du sol sur l’aire de départ. Sir Mulligan plaça sa balle.
« Chers amis, aujourd’hui je vais jouer avec uneguttie! » annonça-t-il avec la fierté d’être un des seuls golfeurs de St Andrews à en posséder.

Depuis très longtemps, les balles étaient exclusivement réalisées en plumes d’oie enveloppées d’une peau en cuir, les fameuses feathery, mais depuis quelques mois on voyait apparaître des balles en gutta percha ; ce latex naturel, tiré de la sève des arbres tropicaux, était utilisé à l’isolation des câbles électriques et maintenant à celles des gutties, nom donné à ces nouvelles balles de golf.
La pluie avait cessé quand Sir Mulligan prit son stance. La violence qu’il mit à frapper cette pauvre balle n’eut d’égale que la catastrophique trajectoire qu’elle suivit !
« Par St Andrew ! » s’exclama-t-il.
Et Mc Homorn d’ajouter, non sans malice, à l’oreille de son ami d’enfance : « Vous avez remarqué, Robert, comme quoi, plus la balle part dans une mauvaise direction, plus elle va loin … »
Sir Mulligan se retourna vers ses adversaires : « Gentlemen, c’est la première balle de la journée, vous n’allez tout de même pas me compter ce coup ! » dit-il avec un large sourire, et sans attendre la réponse, il tira une nouvelle balle de sa veste et l’expédia, cette fois ci, fort honorablement.
Au grand désespoir des membres du comité de St Andrews, qui lui en faisait la remarque régulièrement, Sir Mulligan avait conservé sa fâcheuse habitude de doubler sa première mise en jeu lorsque celle-ci était complètement ratée, ce qui avait le don d’agacer ses adversaires occasionnels. Mais ses amis avaient pris le parti, à tort, de laisser faire le jovial et sympathique magistrat qu’il était.
Pendant que David Anderson partait à la recherche de l’infortunée guttie, Robert Walker, puis Gordon assuraient un solide départ au centre du fairway, après avoir pris soin, tous les deux, de placer leur balle sur un tee en bois.
Nos trois golfeurs se retrouvaient pour le 3èmecoup à 80 yards du green, devant le SwilcanBurn, qu’ils franchirent correctement. Et finalement, le premier trou fut partagé.
« All square ! » déclara David Anderson qui rejoignait le green, pas mécontent d’avoir retrouvé la balle de son joueur.
Le trou numéro deux, quelques fois appelé Dyke, mesure 401 yards, les « cheape’s bunkers » de gauche accompagnent les joueurs jusqu’au green, qui est commun avec celui du trou numéro seize.
« C’est encore à vous de prendre le départ, Sir Mulligan ; je vous rappelle la règle numéro 1, qui impose que votre tee soit placé à une longueur de club du trou précédent !»
Sir Mulligan s’exécuta avec un tee que lui avait donné Robert Walker. Les joueurs prirent chacun un bon départ et Gordon s’amusa de voir son caddy courir après sa balle dès que celle-ci avait été frappée, un peu comme un jeune chien à qui on lance un bâton pour l’amuser.
En remontant le fairway, Robert Walker leur raconta l’origine de la veste rouge qu’il portait.
« La veste rouge est une tradition très ancienne dans ma famille, mais d’une façon générale chez les golfeurs, et plus particulièrement à Edimbourg, mais pas uniquement ; tenez, mon cousin Johnny Walker en porte toujours une, et pourtant il est de Glasgow ! Savez vous, gentlemen, que lorsque le golf a acquis ses lettres de noblesse au 17èmesiècle, les Seigneurs et Dames se mirent à swinguer partout en ville au mépris des fenêtres brisées et des passants blessés, si bien que les autorités décidèrent de rendre obligatoire le port d’une veste rouge pour les golfeurs afin qu’ils soient facilement repérables.»
« Merci pour cet éclairage, mon cher Robert, c’est très instructif et intéressant, mais vous parlez de Seigneurs et Dames : est-ce à dire que ces Dames jouaient aussi au golf ? »
« Bien sûr, Sir Mulligan, notre reine Marie Stuart jouait au golf en 1567… On l’a même accusée de jouer à Seton House quelques jours à peine après l’assassinat de son époux. Les temps changent, et on peut penser que nos Dames seront de nouveau bientôt les bienvenues sur nos parcours » lui répondit Robert.

« Vous ne croyez pas si bien dire » ajouta David Anderson : « les gentlemen golfeurs du club de Westward Ho envisagent de donner un droit de fairway à celles-ci sur un petit parcours de neuf trous.»
Le petit groupe avait atteint les premières balles, Gordon Mac Homorn était le premier à prendre son stance. Il se souvint de l’avertissement d’Allan Robertson, le vent du nord avait pris de la vigueur. La trajectoire des balles allait être plus courte et surtout plus délicate à maitriser. Effectivement, la balle de Gordon se planta dans le premier bunker de gauche, et celle de Sir Mulligan dans le second. Ils en sortirent tous les deux difficilement, car la pluie avait humidifié le sable. Robert Walker en profita pour arriver sur le green avec un coup d’avance sur ses adversaires et gagna facilement le trou.
« Un point pour Edimbourg ! » salua ironiquement David Anderson, qui annonça le trou suivant : « La longueur de ce trou est de 370 yards avec un hors limite à droite ; le green, qui est partagé avec le trou numéro quinze, est défendu par un profond bunker. A vous, Robert, vous avez l’honneur.»
Superbe mise en jeu de plus de 270 yards qui laissa Sir Mulligan et Gordon à plus de 40 yards. Trois coups plus tard, les trois joueurs se retrouvaient à égalité sur le green à moins d’un yard du trou; c’était à Sir Mulligan de putter en premier. Mais David Anderson l’arrêta : « Gentlemen je vous rappelle la règle numéro 7 : lorsque vous tentez de rentrer votre balle dans le trou, vous devez le tenter honnêtement et non pas jouer sur la balle de votre adversaire, si elle n’est pas dans la ligne vers le trou ».
Le conseil fut entendu par les trois joueurs qui terminèrent à égalité ; Robert Walker, quelque peu irrité d’avoir concédé trois putts, conservait toutefois la mise en jeu.
En proposant son grassed driver à Gordon, le jeune Jim se risqua à commenter le trou suivant sous le regard encourageant de David Anderson : « Voici le trou numéro quatre, gentlemen, il mesure 419 yards ; il y a un très gros bunker à 100 yards du green sur la gauche du fairway, on le voit d’ici ; il y en a un autre plus petit, mais tout aussi dangereux, en fond de green ; faites attention, le sable est très lourd avec la pluie de ce matin. »
Robert Walker, perturbé par ses derniers putts, ratait son départ, qui terminait en slice dans le rough de droite, alors que les balles de Sir Mulligan et de Gordon plus courtes, restaient toutefois bien sur le fairway.
Alors que Jim et Gordon aidaient Robert Walker à trouver sa balle, David Anderson s’adressa à Sir Mulligan : « Je vais vous dire, Sir : le projet qui me tient à cœur, serait d’installer un barnum sur ce trou numéro quatre ; je pourrais proposer des boissons, de la nourriture rapide et bien sûr des balles. »

« Pourquoi pas, c’est une idée qui contribuerait à fortifier les golfeurs, on pourrait appeler ce trou le Ginger Beer ! » lui répondit Sir Mulligan.
Robert Walker avait retrouvé sa balle profondément enfuie dans les herbes; il tapa un joli coup de niblick qui l’amena sur le fairway à la hauteur du large bunker, légèrement derrière les balles de Sir Mulligan et de Gordon qui avaient déjà joué leur second coup.
Les trois joueurs se sentaient en mesure d’empocher le trou, encore fallait-il déjà tomber sur le green ; c’est Robert Walker qui devait jouer le premier, mais sa balle trop longue roula dans le bunker en fond de green; Gordon fit de même, à la grande déception de son caddy, et c’est finalement Sir Mulligan qui prit le trou, auteur d’une « approche - putt».
« Le trou est pour Sir Mulligan, soit un point pour Sir Mulligan et un pour Robert Walker; Gordon, il faut réagir ! » commenta David Anderson.
Et Sir Mulligan plaça son tee pour le 5èmedépart.